Nontron au coeur de la Grande Peur (juillet-août 1789)

 

    LA GRANDE PEUR en NONTRONNAIS (29-31 juillet 1789) et ses conséquences sur l'organisation politique de la ville de Nontron (août 1789

 

 

 

       
Voici encore un point sur lequel nous avons limité les  exemples locaux pour essayer de laisser plus
de place à la réflexion d’ensemble : le cas du Nontronnais pour ce qui est
de la Grande Peur
en Périgord est tout à fait passionnant car il en montre les enjeux politiques
(chevauchée de Bôvier de Bellevaux et différend entre le Conseil des communes
et le comité de Nontron) , les aspects de l »émotion et  de sa persistance dans les mémoires :la notice
du curé de Champniers-Reilhac, reprise dans le 
livre- journal d’un notable montre l’entrée de la peur en Périgord  , celle du curé de Condat deux jours plus
tard sa persistance dans un espace affecté deux jours plus tôt.

 

      Nous
essaierons surtout ici, c’est l’objet de ce blog, de reproduire les documents
dont la lecture intégrale permettra au lecteur de mieux saisir les enjeux
émotionnels encore que certains textes aient déjà été reproduits par Bussières
à la notable exception du plus important tiré des papiers Mazerat aux archives
départementales

 

 

 

 LA
  PEUR A CHAMPNIERS –REILHAC

 

Extrait du registre d’état civil

 

« Ad
perpetuam rei memoria (
des choses

qui doivent pour toujours être inscrites dans les mémoires)Le 29 juillet 1789, entre 6h et 7h du matin, 2 ou 3 personnes venues de
la paroisses de Maisonnais assurent sur simple ouï dire que les ennemis sont à
Maisonnais, au Lindois, à Nontron, à Roussinne, aux Salles de Lavauguyon, à la Perrine, à Rochechouard, à
Chabannais, à Montbron, au nombre de 2000, de 6000,de 14 000 de 18000 et,
tout d’un coup de 100 000 hommes qui mettent tout à feu et a sang. Les uns
disent que ce sont des Anglais, d’autres des Pandours, des Maures, des échappés
des galères, des voleurs, des brigands. Cette annonce est reçue bien
diversement. Le plus grand nombre fut épouvanté, quelques uns fuirent, d’autres
cachèrent leur argent, leurs métaux précieux ; il y en eut de malades
pendant plusieurs semaines ; des femmes enceintes firent de fausses
couches ; presque partout on courut aux armes. Mais les gens de réflexion
on trouvé de l’impossibilité dans des faits si menaçants, et l’ont pris pour
une terreur panique, dénuée de fondements : quelques uns même ont ri des
précautions puériles de certains individus. .On s’est armé :la
précaution était prudente ; on a fait sentinelle : il est avantageux
en tous temps de se tenir sur ses gardes, surtout lorsqu’on est environné de
voleurs formés par la fainéantise et la cherté des grains, aléchis par l’appât
de l’argent »
Le Curé Germain. Et il ajoute un peu plus loin : « On a bien attendu. Les bons  Français ont souhaité depuis longtemps
cette  époque ».

 

    
Nous sommes ici en face du premier document par ordre chronologique à
évoquer la peur en Périgord : on est, entre 6h et 7h (heure solaire) sous
la plume  d’un curé patriote comme le
montre sa dernière remarque. Les propos traduisent une impression
d’encerclement, mêlant dans le plus grand désordre paroisses voisines
(Maisonnais, Les Salles Lavauguyon) hameaux proches[1] 
et villes repères  dans un rayon d’une quinzaine de
kilomètres :Rochechouart (20km au NE), Chabanais (au N)Montbron à l’Ouest
et Nontron au Sud) . Autant que la peur, 
ressurgissait  l’imaginaire de
l’espace dans laquelle on l’installait. De crescendo on passa progressivement
de « 2000 à 18 000 «  puis on faisait le saut « et tout
d’un coup à 1000000.  Nous avons là
l’illustration de ce que le chiffre  ,
pour des populations souvent illettrées, est moins la représentation d’une
réalité vécue que d’un fantasme. Le même désordre persistait quand il fallait
mettre un nom sur la menace : que décrivait la panique, nous y
reviendrons. Tout aussi intéressante est la description des réactions : le
fuite des uns qui alimentait la panique, les précautions des autres qui
cachaient leur bien ; et l’effet somatique enfin qui se traduit notamment
par des fausses couches[2].
Et cette longue notice n’échappe pas au genre en distinguant ceux qui savent
conjurer le mal en le nommant : c’est le terme de « peur
panique » qui est employé puis 
prennent de la distance jusqu’à l’ironie[3].

 

    
En fait le propos est plutôt d’un de ces patriotes attachés à l’ordre et
inquiets de voir se dévoyer les événements dans le désordre : face à la
peur irraisonnée, il cherche à trouver 
la distance critique en réinscrivant le fait dans le contexte de la
crise frumentaire. Notons aussi que  ainsi sous 
l’apparence du désordre et de l’incohérence, de sages précautions pour
l’avenir ont été prises, classiques de l’événement: des individus qui couraient
en tous sens, on est passé aux sentinelles postées probable embryon de troupe
patriotique . Intéressante approche du fonctionnement des villages sur lequel
il faudra revenir pour expliquer certains mouvements.

 

     
Cette trace de la Peur
ainsi identifiée, quel chemin la rumeur prit-elle ? Bussières note avec
justesse le témoignage de Verneilh-Puyrazeau, élu l’année suivante maire de
Pluviers.  Celui-ci décrit dans ses Souvenirs de 75 ans,  écrits un demi-siècle plus tard,  la manière dont la peur se manifesta à Nexon
en Limousin où il résidait alors l. Arrivait-elle du Périgord ? Nous ne le
savons pas et ses extrapolations ne reposent sur aucun document connu même si
elles ne sont pas invraisemblables.

 

 

 

L’affaire Mazerat

 

    
Ce que l’on pourrait appeler «  l’affaire de la Peur à Nontron » mérite
une transcription intégrale tant elle fourmille d’informations sur l’événement
vu cette fois à l’échelle de la moitié nord de la province et mettant en scène
les autorités de premier rang dans le Périgord de l’après Quatorze juillet.

 

    
Ce document, tiré des papiers Mazerat, contient  le témoignage de  l’ expert de l’ordre  en Périgord « M de Bellevaux Lieutenant de maréchaussée »
, » relatif aux troubles occasionnés par la fausse alarme répandue dans la
province de Périgord.

 

    Laissons lui donc la parole en ajoutant
seulement quelques intertitres pour aiser le lecteur à se repérer

 

 

 

Début d’après midi : l’appel au
secours de Nontron

 

 Le 29 (juillet), entre 1 et 2h de
l’après-midi, on fit battre à Périgueux la générale, disant que 2000 brigands incendiaient,
pillaient et ravageaient tout, ce que je ne crus pas quant au nombre.

 

  Je me rendis à l’Hôtel de ville, où je trouvai
MM du Conseil assemblés ; M Pipaud, avocat et président d’iceluy me lut la
lettre qui avait porté l’alarme, en présence des deux députés de Brantôme, qui
avaient apporté celle de M le juge dudit Brantôme qui envoyait et assurait
fidèle la copie de la lettre écrite par M Mazerat, juge de Nontron qu’il
gardait comme preuve essentielle. Cette copie portait qu’il fallait envoyer des
troupes nationales à Nontron en plus grand nombre possible, qu’il fallait y
apporter des provisions de guerre et de bouche, que l’alerte n’était pas
fausse, que le danger était des plus évidents, que son écriture et sa signature
répondaient de la vérité du danger.

 

    Je déclarai au conseil  qui délibérait sur les précautions à prendre,
que j’allais partir avec Ma brigade et M de Chastenet, officier des chasseurs à
cheval du Hainaut, mon ami, lequel se déclara hautement mon aide de camp et
vouloir pour sa part tuer 25 de ces brigands .Je promis au Conseil de l’avertir
de mes découvertes.

 

    Dans le trajet de Périgueux à Brantôme,
nous rencontrâmes deux coursiers, l’un venant de Bourdeilles  nous dit que la ville de Lisle et le château
d’Etourneau avaient été brûlés, ravagés et pillés par des scélérats au nombre
de 2000. Je détachai deux cavaliers, ordre de voir eux mêmes l’incendie, de
tous ces endroits annoncés pour être ravagés, brûlés et pillés.

 

Fin d’après midi : La peur venue
de Ruffec 

 

   Je trouvais les citoyens de Brantôme sous
les armes et suffisamment placés à la découverte, j’entendis jusqu’à 12
paroisses sonner le tocsin. Je vis la lettre originale du sieur Mazerat et je
fis reconnaître son écriture. Je vis le porteur d’icelle qui avait été retenu
et comme il n’y avait pas de pain en suffisance pour un nombre considérable de
paysans, ils furent laissés libre de retourner  chez eux.

 

   Mes courriers arrivés me rendirent qu’aucun
incendie, ravage ni pillage n’avait eu 
lieu, à l’instant même 8h du soir, j’écrivis en diligence au conseil de
Périgueux que je rassurai.

 

   A 2heures après minuit, M.  Beler, garde du corps, député du Conseil de
Périgueux à Nontron me dit à Brantôme qu’il avait trouvé dans la ville de
Nontron 4000 citoyens sous les armes qu’on lui avait dit qu’on avait pris un de
ces vagabonds, que l’alerte avait été donnée à Nontron par Ruffec en Angoumois,
distant au moins de 20 lieues, que l’avis portait que 60 à 70 hommes avaient
été repoussés à Ruffec, dont plusieurs de tués, qu’ils avaient été éparpillés
dans une forêt aux environs de Ruffec.

 

   J’envoyai 2 cavaliers à Nontron où le calme
était déjà rétabli, écrivant à M Mazerat de m’envoyer le prisonnier pour, par
ses réponses, me mettre à même de joindre la bande qui avait mis l’alarme, si
mieux il n’aimait m’envoyer les interrogatoires qu’il leur avait fait subir

 

Le Quadrillage de la rumeur.

 

   Je montai a cheval avec mon déterminé
volontaire, mes 2 brigades de Périgueux et de Brantôme, enveloppant plusieurs
paroisses qui sont toutes celles enclavées entre Périgueux,Nontron, Mareuil,
Ribérac, Lisle et Bourdeille sans que l’on ait pu dire y avoir vu un seul
étranger de l’apparence d’un malfaiteur. La désolation se répandait, le tocsin
sonnait  et l’alarme était partout.

 

Jeudi 30, midi : à
Brantôme : Nontron ville…endormie

 

   Rentré à Brantôme à midi, j’y attendais les
deux cavaliers devant rapporter la réponse de la lettre écrite à M Mazerat.Ils
me dirent qu’ayant été obligés de réveiller M Mazerat, ils n’avaient pu arriver
plus tôt, qu »’il les avait chargés verbalement de me dire « qu’il
n’avait pas de prisonnier ni d’interrogatoire, qu’il avait visé le passeport
d’un homme libéré des galères de Toulon, lequel n’était pas arrêtable.

 

Je
ne m’occupai dès lors qu’à calmer les esprits vu que l’on n’avait pas pu me
justifier de l’avis donné à Nontron de l’attroupement de Ruffec.

 

   Et comme il me paraît évident que ce
pourrait être là la source d’une alarme générale je m’empresse d’informer à la
hâte ce détail dont je certifie la sincérité, ainsi que M du Châtenet qui ne
m’a pas quitté pour que chaque ville de la province y avise ce qui peut la
concerner

 

.A
périgueux le 31 juillet 1789 , y étant arrivé le 30 au soir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     
ON voit bien ainsi le mécanisme de la peur et les raisons de son
ampleur : le mercredi  29, Pipaud
des Granges en tête, tout le monde  
semblait avoir été impressionné par des informations   qui émanaient  de personnes au moins , par nature
,fiables : une lettre du juge de Brantôme, portée par deux cavaliers,  reprenait 
l’appel au secours du maire de Nontron, Mazerat. L’accumulation
d’affirmations dramatiques qui semblait en dire long sur l’émotion générale.

 

       
Cette première affaire mettait en scène 
trois responsables . D’abord Pipaud des Granges dont la mission
qu’il s’était donnée exigeait  de
lui  de mettre le poids de son autorité  face à la menace. Face à lui  , Bovier de Bellevaux  en expert  
de l’ordre en général et    des brigands en particulier refuse d’être
dupe de leur capacité à mener des mouvements d’envergure : se jeter à
leurs trousses ne relevait pas chez lui d’une témérité qui lui était étrangère.
[4]
Si les armes étaient son domaine, l’ironie n’en faisait normalement pas partie
ce qui ne l’empêcha pas d’en faire usage tout au long de sa lettre. Ainsi
rapportait-il  comment il reçut le
concours d’un soldat authentique, Chastenet, officier des chasseurs à cheval de
Hainaut, «  lequel se déclara
hautement mon aide de camp et vouloir pour sa part tuer 25 de ces
brigands » .

 

 

 

Les conséquences politiques : la
mise en difficulté du Conseil des communes

 

    
Toute la lettre oppose en effet le sang froid de l’expert d’Ancien
Régime à la réactivité émotionnelle des tenants du nouveau pouvoir. C’est là,
nous l’avons souligné (chapitre 6) une donnée fondamentale et dont le
prolongement politique est réel : c’est aussi un clivage entre
aristocrates d’abord eux-mêmes très effrayés et qui ensuite nieront la réalité
du danger qu’ils tourneront en ridicule (voir les lettres de Chilhaud). A
l’opposé, les Patriotes ne cesseront de rappeler la matérialité du danger et le
droit que le riers état « avait de se défendre »

 

 

 

  
Dans l’immédiat,Pipaud a bien compris l’enjeu et l’issue de l’affaire de
Nontron  était inacceptable pour  le nouveau pouvoir qui se voulait être le
garant du Périgord révolutionnaire . Sa crédibilité sortait amoindrie : un
expert de l’ordre d’Ancien Régime lui avait montré ce qu’était le sang froid
d’un responsable et au fond combien il en était loin. Il en résulta deux
conséquences : dès le 30 , le conseil se montra très peu enclin à
intervenir à la demande des villes du centre, de l’ouest et du sud du
département où se poursuivait la
Peur.(voir Registre du
Conseil des Communes
)

 

    
 C’est pourquoi aussi ,en même
temps, le Conseil voulut exiger des comptes de Nontron. D’où trois semaines
d’échanges aigres doux avec le Conseil de Nontron avant que le 23 août on ne
trouve une sortie sinon dans l’honneur du moins en sauvant au  minimum la face à Nontron et à son juge.

 

 

 

Les lendemains de la peur à Nontron :
un nouvel ordre politique

 

 

 

         Ce qui se passe au lendemain de la
peur à Nontron est caractéristique de l’effet d’accélération révolutionnaire de
l’événement qui provoque un bouleversement institutionnel. Même si rien de réel
ne s’était passé, cette fausse alarme avait en quelque sorte constitué un
exercice d’alerte et permis de réfléchir sur les mesures appropriées. Livré à
elles mêmes, villes et villages savent qu’elles doivent s’organiser.

 

 La
Peur avait mis le mercredi la ville en émoi. . Le dimanche
suivant, 2 août, voici comment le document tiré du même fond  d’archive présente la situation :

 

 

 

Les
habitants de la ville et  communauté de
Nontron en Périgord, assemblés volontairement et d’un commun accord, considérant

 

1°Que
l’alarme donnée mercredi 29 juillet au sujet d’une troupe de brigands qu’on
disait saccager tous les lieux par où ils passaient a répandue une crainte qui
n’est pas entièrement dissipée.

 

 2° Que si le prétexte dont on s’est servi pour
donner l’alarme n’avait aucun fondement réel, il pourrait en acquérir un d’un
jour à l’autre dans ce temps où les lois n’ayant pas toute leur force et leur
exécution, de mauvais sujets pourraient nuire à la sûreté et à la tranquillité
publiques

 

3°Que
la ville de Nontron n’a aucun 
établissement pour maintenir la tranquillité de ses habitants
  

 

Que
toutes les villes et communautés un peu considérables ont formé des
établissements  patriotiques pour
réprimer les désordres et maintenir le calme

 


Que dans le comité provisoire qui avait été formé le 29 du mois dernier ,
relativement à la circonstance du jour, il y avait plusieurs citoyens
recommandables pour leurs qualités mais qui sont en état de servir la patrie
autrement que par leurs conseils et qu’il est intéressant de ne se priver des
personnes qui peuvent faire service ; que d’ailleurs il y a  d’autres citoyens  à qui l’âge, le service et les talents
donnent des droits à la confiance.

 

Ont
arrêté qu’il sera incessamment formé des compagnies de milice bourgeoise,
nationale et patriotique relativement au nombre des habitants de la ville de la
manière qui sera déterminée, mais que pour parvenir à cet établissement il est
utile de former un conseil ou comité permanent composé de 6 notables, ils ont
nommé à cet effet MM

 

_Marcillaud
de Bussac, père, ancien lieutenant de cavalerie,

 

-Verneil
chevalier de l’OM de St Louis

 

-Feuillade ;,Dr
en médecine

 

-Forien
Des Places, bourgeois

 

-Bosselet
de Laborie, bourgeois

 

-Grolhier,
notaire royal

 

Lesquels
sont chargés de représenter la commune, d’exprimer la volonté générale et de
faire dans toutes les occasions relatives à la milice bourgeoise et à ses fonctions
au maintien du bon ordre, de la faculté et de la tranquillité publique ;
duquel comité M de Bussac sera le président, promettant les habitants
d’approuver ce qui sera fait par ce comité, comme si la commune elle-même
l’avait fait et de lui obéir dans tout ce qui sera relatif a ses fonctions.
Fait à Nontron le 2 août 1789

 

Et
poser ainsi la première base d’une municipalité désirée de tous temps et dont
l’utilité fait espérer l’autorisation,

 

Ajouté : à l »instar de celui de la ville de Périgueux.

 

 

 

On voit ici l’évolution politique qui
s’est aussi produite. Quatre des six du Colité nommé le 29 restent en place. En
disparaît  Mazerat tandis qu’y entre deux
militaires notables garants du service d’ordre dans une alliance de la
bourgeoisie notamment robine et des hommes de l’Ancien Régime prêt à se rallier
au nouveau sysyème qui permet enfin à la ville de se doter d’une municipalité
que l’Ancien Régime lui interdisait.

 

   
On trouvera dans l’ouvrage les péripéties de l’affrontement entre
Mazerat et le Conseil des communes qui lui demandait de se justifier. La lettre
ci-dessous, dernière  même  dossier montre qu’a l’heure de la signature
de l’Acte d’Union derrière lequel il souhaitait voir toute la province de
Périgord se réunir , le Conseil des communes fut tout sauf regardant quant à la
justification de Mazerat

 

 

 

Nous
soussignés, faisant partie des principaux habitants de la ville de Nontron
déclarons que le mercredi 29 juillet dernier, ayant été choisis par nos
concitoyens pour former un conseil ou comité provisoire relativement à l’alarme
qui régnait ce jour là, Monsieur de Mazerat, avocat et juge de cette ville fit
au comité dépôt et remise de toutes les lettres qui lui étaient adressées pour
annoncer le danger et demander secours pour la ville de Montbron, éloignée de 3
lieues et notamment celle qui lui était écrite par M Marchadier, juge de
Montbron qui était très pressante et qui s’est trouvée égarée lorsque ledit
Sieur de Mazerat l’a réclamée pour en faire usage.En foi de quoi nous lui avons
donné la présente déclaration , à Nontron, le 23 août 1789

 

Signé
Feuillade, Forien des places, Patoureau , Gontier.

 

 

 

 

 

LA PERSISTANCE DES DESORDRES

 

   
La

lecture de Georges Lefèbvre nous conduit parfois à une vision linéaire de la
peur qui se déplace selon des axes au long desquels elle propage les émotions.
Cette vision est en partie vérifiée par les documents qui attestent en outre de
la vague de Ruffec qu’il a identifiée. Mais la Peur a ainsi d’autres trajectoires. Tout près de
Brantôme dont nous avons vu la situation le 29 et où Bovier de Bellevaux
pouvait se targuer d’avoir rétabli l’ordre, voici que le 31 , le curé en
note  la manofestation dans son registre
paroissial de Condat dont nous reproduisons le texte

 

 

 

 

 

 

 

LA
PEUR A
CONDAT (extrait du registre d’Etat civil

 

  1789.Cette
année a été très malheureuse ;Le blé a été très cher. Le boisseau a valu
11l ; après la récolte, il a baissé à 8 seulement. Le vin qui a été en très
petite  quantité ne vaut absolument rien.
L’on doit fixer à   cette année l’époque
de la Révolution
de la la France. Le
31 juillet, une frayeur mortelle qui n’avait d’autre fondement qu’une fine
politique s’empara de tous les esprits. Chacun se croyait perdu à l’approche
d’un ennemi, disait-on,qui ravageait tout. L’on courait aux armes de tous les
côtés. Les cloches rassemblaient les paroisses. Chacun quittait ses foyers pour
aller se cacher dans les bois et les rochers. Rien de si triste dans cette alarme
qui, grâce à Dieu, était sans fondement, et ne fut pas de longue durée .Cette
même année, je suis venu résider à Condat ; j’avais pris possession de ce
bénéfice l’année auparavant. Les affaires que j’avais en Picardie au lieu dit
Betembo, ne me permirent pas de revenir plus tôt. Je me déterminai pourtant à
prendre un bon bénéfice pour prendre la cure de Condat. Je suis natif de
Limoges,fortis amor patriae. L’église et le presbytère sont dans le plus
mauvais état ; je vais m’occuper de les faire réparer, heureux si je peux
réussir » d’EYMA, curé

 

       Ainsi  le phénomène-t-il a pu faire des allers
retours (ce que souligne la délibération de Nontron du 2 août) et n’être point
linéaire. Certes, la notice ne paraît pas rédigée « a chaud » et
semble faire une présentation de 
« l’année de la
Révolution ». Mais le choc de l’événement semble un peu
exclure les confusions…

 

        Ce ciré qui venait de loin se donnait
d’ailleurs plus de distance et voyait dans l’événement  un effet de « fine politique » ce
qui montrerait que le peuple aurait été dans cette affaire manipulé et peut
être poussé à s’armer, ce qui accréditerait la thèse de Verneil d’une affaire
montée de Paris…Notons encore le contexte : 11 livres le boisseau de blé,
c’est beaucoup : 2L de plus qu’à Périgueux où le maximum monta à 9L en
juillet. Il est vrai aussi que le boisseau pouvait ne pas être de la même contenance.
Nous le savons bien, que le froment n’est pas en Nontronnais la nourriture du
peuple, pas plus que la maïs. C’est ici le seigle, la châtaigne et bientôt la
pomme de terre.

 

 

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

      Cet ensemble de document est d’abord fort
précieux pour notre connaissance du Nontronnais et nous le montre en position
clefs sur cet événement. Plus globalement on voit bien aussi combien, au delà de
son aspect fantasmatique, la Grande Peur
est le complément indispensable du Quatorze juillet : le premier en
détruisant ou en paralysant les institutions d’Ancien Régime a crée  un vide politique propice a ouvrir de
multiples chemins de liberté. Le second montre comment ces chemins sont peuplés
de risques et oblige à s’organiser. Sauf que l’organisation nouvelle donne aux
villages une responsabilité en même temps qu’une autonomie. Sieyès avait
redouté une France éclatée en des milliers de républiques indépendantes. On
peut se demander si la réalité de la
France d’août 1789 ce n’est pas d’abord cela !

 

 

 

 

 

Autour de Nontron

 

L’autre source, pour le même
village  est beaucoup moins
prolixe : il est vrai qu’elle se trouve dans le livre de raison d’un M de
Fornel qui s’en tient à noter les choses remarquables [5] et
en retient donc surtout le pittoresque : on a cette fois une scène de
panique absolue se déroulant le 29 entre 6 et 8 h du matin  avec peut-être, après les Anglais, des
menaces plus exotiques[6].
En fait, il y a tout lieu de penser que ce témoignage a été plutôt copié dans
les registres : s’il en retient le terme de « terreur panique « 
du curé, il y ajoute ce qui est devenu le terme qua enregistré la mémoire ,
celui de « Jour de la peur ». Il n’est pas non plus sans intérêt
qu’accolé à celui-ci le récit, de trente ans postérieur et dont il avait été
témoin qui narrait une panique comparable provoquée par un autre élément de
l’imaginaire rural, la « chasse volante » où cette fois c’est une
meute imaginaire de chiens qui génère l’effroi[7]

 

     
La chronologie semble ne pas corroborer l’affirmation que la géographie
rend plausible  de  Bussières, selon lequel la peur  aurait ensuite atteint le marché de Piégut
puis se serait propagée de là Nontron, ce qui nous paraît peu vraisemblable,
notamment   compte- tenu  de  
l’horaire proposé par Bôvier. On pourrait, en revanche, penser (mais la
source pour ce village n’est pas indiquée) 
qu’elle  arriva à Piégut via
Champniers  tout proche et placé sur le même chemin. Il est assez
vraisemblable aussi qu’elle ait, de Nontron , continué vers Châlus et Limoges
qui furent atteintes en fin de matinée.

 

    Un futur
député du Périgord à l’assemblée législative témoin de la peur

 

L’étape suivante fut, en début d’après
midi le bourg de Nexon. Nous ne nous étendrons guère sur la narration qu’en fit
Verneilh  Puyrazeau[8].
Une longue description de l’événement survenu « un mercredi du mois de
juillet » nous montre le monde d’une petite ville limousine proche du
Périgord, Nexon, où résidait alors le futur député de la Dordogne, la construction
de l’émotion, le rôle du curé et le sang froid 
de la famille de Verneilh. Notons tout de même  qu’à l’imprécision de la datation s’oppose
une évaluation de la vitesse de la propagation du mouvement qui, était arrivée au marché de Piégut vers 11h
et dès deux heures de l’après midi elle était parvenue à Nexon distante de 8
bonnes lieues ».
En somme une vitesse de propagation de 2 à 3 lieues à

l’heure (soit 8 à 12km)ce qui est évidemment 
plus rapide que celle de foules en marche : c’est plus a la vitesse
du son du tocsin qui porte de clocher en clocher qu’à celle des apeurés
que  se propage la rumeur . D’ailleurs, à
Nexon, comme dans les autres bourgs, si l’on s’arma pour résister, on abandonna
très vite l’idée de se mettre en marche vers un ennemi aussi redoutable
qu’insaisissable.

 

 

 

 

 



[1] E Depôt Champniers-Reilhac
 Les ennemis sont au, au Lindois, …à Roussine,
à la Perrine

[2] Il y en eut de malades pendant plusieurs semaines ; des femmes
enceintes firent de fausses couches.

[3] Idem. »Mais des gens de réflexion ont trouvé de l’impossibilité
dans ces faits si menaçants et l’ont pris pour une terreur panique dénuée de
fondements ; quelques uns même ont ri des précaution puériles

[4] Arch Dep 19 J 33 : »On fit battre la générale disant que
2000 brigands mendiaient, pillaient et ravageaient tout, ce que je crut pas
quant au nombre »

[5]  Cité dans Bull soc hist du Périgord, tome
XXIV, 1897, p 226

[6] Idem, « Le 29 juillet 1789, jour de la peur ou
terreur panique entre 6h et 8h du matin, tout le monde courait de tous les
côtés armés de fusils, fourches, criant que les ennemis étaient partout,
mettant tout à feu et à sang :on disait que c’étaient des Anglais, des
Arabes, des sauvages, des galériens. »

[7] « Nous avons entendu ce que les paysans
appellent culgairement la chasse vulgairement chasse volante : en effet
représentant parfaitement la chasse du chien courant, distinguant au moins 10 à
12 voix des plus sonores  que l’on puisse
entendre dans une meute de 40 à 50 chiens… »

[8] Verneil-Putrazeau,Mes souvenirs de 75 ans « Limoges
I836, pp 104



01/03/2012

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